Petite, mon père m’a fait manger des champignons sous toutes leurs formes..
Peu importait si je n’aimais pas ça. Il fallait les manger, les goûter.
« Oui mais ceux-là t’as pas goûter », « oui mais cusinié comme ça, t’as pas essayé »
Encore. Encore.
Jusqu’à ce que mon corps dise stop.
Jusqu’à ce qu’il développe une allergie.
Rougeurs. Gorge qui gratte. Nausées.
Et moi, je vivais avec ça.
Comme une évidence.
Comme un morceau d’enfance avalé de travers et jamais digéré.
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Depuis quelques années, j’explore mes lignées.
Je les ressens, les observe, les questionne, je cherche à comprendre et à voir.
Et plus je déterrais les fils du passé, plus je me sentais loin de ma lignée paternelle.
Comme un verrou. Une porte close. Un silence épais.
En parallèle, je sentais l’appel de la medecine du champignon.
Mais comment appréhender sa medecine alors que je ne peux même pas en manger ?
Alors j’ai doucement commencé à tester.
À réhabituer mon corps aux champignons.
Reishi. Crinière de lion. Chaga….
Je les glissais dans mes cacaos matinaux. Par petites doses.
Mon corps hésitait, réagissait doucement… mais ne rejetait plus.
La semaine dernière, j’ai mangé un plat avec des champignons.
J’ai retiré les plus gros morceaux. J’ai laissé les plus petits.
Et tout s’est bien passé.
J’ai souri, de ne plus avoir besoin de dire « est ce qu’il y a des champignons ? » et de me faire « remarquer.
Je ne savais pas que j’étais en train d’ouvrir une faille.
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Hier, j’ai commencé un nouveau cycle d’accompagnement :
« Cacao & Psycho-généalogie », en complémente avec la formation « constellations familiales et chamanques ».
Dans le cercle d’ouverture, j’ai posé une intention :
guérir ma relation à la nourriture.
Le soir, repas entre amis.
Une simple salade de riz, tomates, œufs durs, maïs.
Deux aliments que je n’aime pas : le blanc d’œuf et le maïs.
Je commence à trier mon assiette.
Et là, mon compagnon me lance :
“Oh ça va, ça va pas te boucher le trou du cul. Moi quand j’aime pas, je mange quand même, c’est pas un drame.”
La phrase me transperce.
Mot pour mot ce que mon père me disait.
Une déflagration intérieure.
Je me sens blessée. Injustement attaquée.
Et d’un coup, tout remonte.
Je me revois petite.
Cinq ou six ans.
L’enfant capricieuse. Chieuse. Difficile.
Celle qui n’a pas le droit d’avoir ses goûts, ses refus.
Celle qu’on force. Qu’on humilie.
Celle qu’on isole au bout de la table tant que l’assiette n’est pas vide.
Et je pleure.
Je pleure la petite fille qu’on n’a pas écoutée.
Je pleure sa solitude. Son désespoir silencieux.
Je pleure la violence banalisée.
Je prends dans mes bras cette petite fille qui se sent seule.
J’embrasse le manque.
Un manque de compassion. De compréhension. De sécurité. De douceur. De soin.
J’aurais eu besoin qu’on me dise simplement : “ce n’est pas grave si tu n’aimes pas tel ou tel aliment”.
Pas qu’on me punisse, seule au bout de ma table, à devoir finir mon assiette, quitte à en vomir.
Je me sens jugée. Moquée. Rabaissée.
Puis vient la honte.
La honte d’être “difficile”. De ne pas aimer les mêmes aliments que la majorité des gens.
Mais cette honte… elle n’est pas à moi.
Elle vient d’avant.
C’est la honte de mes parents.
Leur gêne d’avoir une fille qui trie ses aliments, qui est difficile, qui mange pas, qui mange trop….
Qui “fait des histoires”.
La comparaison constante avec ma sœur avec qui « c’est agréable une enfant qui mange de tout”.
C’est la peur d’être mal jugés à travers moi.
Et moi, je portais ça.
Depuis toujours.
Dans mon ventre.
Et là, ça percute.
Je comprends que mon “allergie” aux champignons n’est pas une pathologie.
Pas une allergie de naissance.
Une réaction forgée à force de ne pas être entendue.
Une défense, tissée dans la solitude du “tu exagères”, du “tu fais des histoires”, du “tu finiras ton assiette”.
C’est un message, des signaux que le corps lançait là où la parole ne suffisait plus.
Une mémoire cellulaire de violence, d’humiliation et de non-écoute.
Un moyen qu’à trouver mon corps pour ne plus revivre cette douleur.
Une mémoire figée dans ma chair depuis presque trente ans.
En étant allergique, plus besoin de justifier mes goûts ou de paraître difficile.
Ce n’est plus ma faute, c’est médicale, donc valide.
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Alors j’écris.
Un rituel. Une libération.
J’écris à mes parents.
À mes grands-parents.
Je rends ce qui ne m’appartient pas.
Je vous rends la honte, la gêne, l’embarras, la peur du jugement et du regard des autres.
Je vous rends cette peur d’être mal vus, mal jugés, à travers moi.
Je n’ai pas à porter ce poids, cette charge
J’ai le droit d’être moi. Avec mes goûts. Mes préférences.
Je n’ai pas à m’excuser d’être comme je suis.
Et je ris.
Un rire intense. De soulagement. D’extase.
Je sens la légèreté revenir.
Une joie simple. Claire. Nue.
J’ai plongé. Profondément.
Et je suis remontée.
Alchimisée. Vivante.
Une page. Une seule.
Pour libérer trente ans d’enfermement, d’émotions cristalisées.
J’ai touché du doigt l’humiliation, je l’ai prise dans mes bras, je l’ai accueilli.
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Je n’en veux pas à mes parents.
Ils ont fait ce qu’ils ont pu, avec ce qu’ils avaient.
Avec leurs outils, leurs blessures, leurs silences transmis.
Ils ont reproduit des gestes qu’on leur avait imposés.
Et moi aussi, parfois, je répète sans m’en rendre compte.
Ce travail que je fais aujourd’hui — les constellations, les rituels, les plongées intérieures —
ce n’est pas pour les blâmer ou les accabler.
C’est pour comprendre.
Donner du sens.
Et surtout : mettre fin à certaines chaînes invisibles.
Dire stop à ce qui se transmet sans être questionné.
Parce qu’on ne se rend pas toujours compte de l’impact de nos mots, de nos gestes.
Parce qu’un “c’est pas grave, mange quand même” peut, sans le vouloir,
s’enfoncer dans le cœur d’un enfant comme une lame.
Et qu’à force de ne pas écouter, le corps, lui, finit par crier.
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Aujourd’hui, je rends grâce aux champignons.
Ils ont été la trace de ma blessure.
Et la clé de ma guérison.
Ils ont d’abord été des gardiens.
Ils ont protégé une porte.
Puis, ils m’ont accompagnée pour l’ouvrir.
Oui, c’était une histoire de champignons.
Mais de champignons magiques !!
Parce qu’ils ont fait bien plus que nourrir ou déranger mon corps.
Ils ont été messagers.
Symbole de ce qui était enfoui.
Catalyseurs de souvenirs, de douleurs, de transmutation.
Ils ont enfermé, un temps, le traumatisme dans une réaction physique…
Puis, patiemment, ils m’ont montré le chemin de retour vers moi.
Ils ont été l’interdit… et la clé.
La blessure… et le remède.
Magiques, oui
Parce qu’ils m’ont guidée à travers les couches de mon histoire,
jusqu’au cœur de ce qui demandait à être vu, pleuré, aimé.
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